Blanc - l'eau trouble, les cieux endoloris, le vent qui
rend fou - les mouvements infimes ou brusques, les pensées macabres
qui se forment, déforment, altèrent et distendent ma perception
du monde - les matériaux durs, tout ce qui se casse, se fendille, se
brise, les lumières tamisées - ces âcres et divines cigarettes
qui grignotent mes poumons – ma solitude sibérienne – passer
l’orage au sec, pêcher avec un fusil à deux coups - éplucher
le chat - lire la bible dans les rides du thé – s'écouler
en rond, émietter les heures dans un poème, les disperser, enfiler
la robe du condamné à vivre et ne plus jamais avoir à
rêver – adorer la Chimère, l'obscurité profonde
et silencieuse, la prière tiède, la mélopée des
enfants qui murmurent, qui se chamaillent, qui s'amusent à se mordre
la langue - déplacer la ville à la campagne - dix minutes dans
la ligne de mire pour réchauffer la mémoire rose-parme de l’âme,
cette odeur de pisse chaude de chèvre qui grimpe à mes narines,
ton portrait parfumé à l’héliotrope - le givre
sur mes mains, vipères étirées par les deux bouts, la
rumeur - murmures, complaintes - des peupliers en feu le long du chemin, avancer
lentement en marge d’un monde absent, dissoudre les souvenirs sur la
surface des pierres - les questions sans réponses, les réponses
qui n’en sont pas, la neige qui dénude les sapins gonflés
de boue, jouer du violon - de l’accordéon - dans une forêt
déboisée, un trou tapissé de nuages où pleurer
chaque jour - perdre dans les ornières d’une piste le bleu de
la mort, danser, valser en manière d’adieu, s’éloigner,
fondre, se désagréger dans le bruit de verre du matin, avorter
la naissance d’un style, vivre plus profond, les musiques que l'on devine
derrière des partitions impossibles à décrypter - les
monochromes sourds, la petite peinture faussement maladroite du dimanche,
l'arrogance des virtuoses, le vide et son creux, s'élever, se cogner
contre les nuages, contaminer et vomir l’au-delà - la fausse
modestie de celui qui se défend de savoir faire - prendre le temps
de réaliser deux ou trois choses sans importance, les mots inutiles
pour évoquer les images, la mort et ses corrélats, les pensées
cloitrées, les invisibles, les contes fatigués, les historiettes
épuisées, les phrases qui commencent par "Me, Myself"
et "I", les petits commerçants - le terrorisme culturel,
les alibis intellectuels, l'art tarte à la crème, les musées
purulents, les incultes complexés - le pathétisme des illuminés
religieux – les prophètes caramélisés, bouddha
en fruit trop mûr - brasser de l'air sur la pointe des pieds, laisser
les portes des temples entrouvertes – ainsi soient-elles – la
peur lovée droit sur mon plexus dans l’attente que l’on
m’emmène, la triste gloire de la mièvrerie – buvons
! - les nombrilistes aux cerveaux gangrénés, la fatalité
au dessus de mes moyens – traverser son pays, ses déserts, tel
un fugitif affamé - la brume, les palissades ondulées autour
des nuages - les tresseurs de couronnes, la saveur désolante des fleurs
artificielles, solanées sèches et bitume, les folies assassinées
dans une horrible allégresse - l'horripilant chant des oiseaux, mon
ténia adoré - Bleu immense - arracher, scalper les montagnes,
détourner les rivières, bétonner les plages, déguster
des crapauds au jardin d'hiver, se tatouer la nuit derrière les orbites
– écraser les moustiques sur mon ventre, sucer des limaces aux
fêtes du printemps, la peur au ventre le reste du jour et le silence
- Paco Cruentos - le silence, encore et encore...